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Vernier et l’idéal participatif

Jeudi 05/11/2009 | Post� par SD

Une consultation de la population verniolane a été lancée aujourd'hui pour appréhender, par le bas, les besoins de la ville. Résultats début 2010.

Sauf retard, 2500 foyers verniolans sont aujourd’hui en possession d’un questionnaire d’une dizaine de pages et de 85 questions. Ils ont reçu ce document par voie postale. L’émetteur ? La commune de Vernier. Le but ? « Identifier et visualiser les forces et les faiblesses de la ville, celles-ci étant le fruit des représentations de ses ‘usagers’. » Ou la confirmation du participatif, décidément très tendance depuis quelques temps.

Si certaines élites politiques tremblent face au supposé retour du peuple –comme un retour du refoulé- notamment grâce à Internet, d’autres s’engouffrent dans la brèche et invoquent un idéal participatif. On se souvient d’Obama et de sa cyber-campagne, critiquée par ailleurs, ou de Ségolène Royal en son Poitou-Charentes, qui revendique d’ailleurs la paternité (maternité ?) du concept.

De cette saine référence –saine avec toute les précautions que cela implique et  en rejetant toute stratégie ou récupération active- au peuple à son dévoiement il n’y a qu’un pas, nommé populisme. Populisme à l’œuvre dans la course au Conseil d’Etat, dans laquelle un homme se réclamant du peuple, l’utilise à ses fins ambitieuses en le manipulant.

Alors, lorsque que le maire actuel de Vernier, qui se réclame du même parti que le maître-chanteur évoqué juste avant, décide d’évaluer l’image de sa ville en consultant ses habitants et vient s’en féliciter directement auprès de moi en me glissant que le participatif rien de nouveau ça fait un moment qu’il l’utilise, ca sent la récupération politique. Mais ne soyons pas mauvaise langue. Yvan Rochat, conseiller administratif de Vernier, martèle d’ailleurs pendant la conférence de presse que « ce n’est pas une démarche de communication. » Dont acte.

La démocratie participative ? Rien de nouveau en effet, M. Cerutti a raison. Elle apparaît dans les années 60 (la décennie des mouvements de droits civiques qui a mené, par une lente maturation, à Obama) alors que la démocratie représentative devient de plus en plus suspecte. Mais Michel Koebel, en 2006, dans son ouvrage Le pouvoir local ou la démocratie improbable, met en garde contre la récupération de cet idéal, lequel, favorisant la pacification de la population, qui se sent prise en compte, permet la consolidation du pouvoir en place.

 
Objectivité et subjectivité
 

Après ces mises en garde d’usage, intéressons-nous à la consultation qui va occuper une partie de la population de Vernier ces prochains jours.

Le questionnaire, composé de 85 questions couvrant cinq domaines que nous détaillerons plus bas, a été élaboré par Nicolas Babey, professeur à la Haute Ecole de gestion Arc de Neuchâtel. Les questions ont toutefois été adaptées au contexte de Vernier avec l’aide des « autorités et de l’administration communales. » Ce diagnostic de l’image des villes a déjà été utilisé par les municipalités de Fribourg, Sierre, Renens, Le Locle ou La Chaux-de-Fonds et a debouché, à Renens par exemple, sur le réaménagement du centre-ville. Vernier est toutefois la première ville du canton de Genève à lancer une enquête auprès de ses habitants. Meyrin s'y intéresserait.

Sur une population de 33000 habitants, 2500 seront consultés, soit un sur 13 à peu près. Ce choix se fait de manière aléatoire sur des individus de plus de 18 ans et de façon uniforme sur les cinq principaux quartiers de Vernier. « Pour que l’enquête soit efficace et scientifiquement fondée, explique Nicolas Babey, il faut que nous ayons au moins 384 questionnaires en retour. Ce chiffre est facilement atteint puisque le taux de retour des questionnaires se situe en général entre 27 et 37%. » Ce taux de retour, qui peut sembler faible aux yeux du lecteur non averti, apparaît au contraire très élevé à ceux du chercheur. La majorité silencieuse est là, plus que jamais, même en démocratie participative.

Mais 85 questions n’est-ce pas trop ?  Peut-être, dira le citoyen pressé, occupé, ou fatigué. Mais là encore, pour développer un outil scientifiquement cohérent il faut un minimum de données. Car ce qui peut sembler paradoxal, c’est la prétention à l’objectivité de telles études alors qu’elles s’appuient sur le point de vue, éminemment subjectif, des habitants. Nicolas Babey évoque d’ailleurs cette étude qu’il a menée sur l’insécurité d'une commune suisse : «c’était avant tout un sentiment d’insécurité, résultant du manque d’éclairage des rues. L’éclairage a été revu et le sentiment de sécurité renforcé. » Ainsi, la reconnaissance du pouvoir des "n’importe qui", comme les nommait Jacques Rancière, comporte des chausse-trapes. Joseph Schumpeter dénonçait la pensée « associative et affective » du citoyen confronté au politique, mais cela serait négliger le savoir-d’usage du citoyen, mis en évidence par Yves Sintomer, concept illustré il y a presque un siècle par cette remarque de John Dewey : « C'est la personne qui porte la chaussure qui sait le mieux si elle fait mal et où elle fait mal, même si le cordonnier est l'expert qui est le meilleur juge pour savoir comment y remédier. [...] Une classe d'experts est inévitablement si éloignée de l'intérêt commun qu'elle devient nécessairement une classe avec des intérêts particuliers et un savoir privé – ce qui, sur des matières qui concernent la société, revient à un non-savoir. »

Le nombre relativement important de questions, qui permet le recoupement d ‘informations et l’établissement d’une grille de lecture fine, contribuera à circonscrire la subjectivité. D’autres critères, comme l’âge, la langue maternelle, la situation familiale, le nombre d’enfants, le nombre d’années passées à Vernier, les études suivies et la situation professionnelle –liste non exhaustive- sont sensés imposer une lecture objective des données.

Les habitants sont aussi priés d’indiquer le quartier qu’ils habitent (Vernier-Village, Balexert-Les Avanchets-Châtelaine-Les Libelulles-Aïre-Le Lignon) car même si la commune « veut valider l’existence de Vernier en tant que ville », entité urbaine cohérente, elle ne néglige pas les fortes identités de quartiers.

L’étude, qui entend se démarquer des classements sur le bien vivre des villes, classements élaborés « par des experts en marketing et sur la base d’indicateurs statistiques qui ne parlent pas du vécu », s’articule autour de cinq axes. Nommés techniquement "accords", ils se déclinent en "accord" marchand, fonctionnel, culturel, de renom et esthétique. Fiscalité, prix des loyers, services publics, infrastructures, mobilité, attractivité, beauté des lieux, tous ces thèmes sont passés à la moulinette du questionnaire pour déboucher enfin sur des questions plus personnelles, telles que « avez-vous un sentiment d’appartenance fort pour Vernier ? » ou « Vous sentez-vous appartenir à votre quartier plus qu’à Vernier ? ». Une manière aussi pour la municipalité de prendre la température de ses quartiers, de jauger l’ambiance qui y règne. Pour, au final, quelles applications pratiques ?

Et ensuite ?

« Cette vision ‘d’en bas’, souligne Yvan Rochat, permettra de distinguer l’important du marginal. » En clair, de hiérarchiser les décisions de la commune. Le communiqué de presse préciser : « il ne s’agit pas de remplacer les structures décisionnelles existantes mais de les compléter en entretenant le lien entre le pouvoir politique et la population. (…) Les stratégies de développement futures s’appuieront sur les représentations et les aspirations des verniolan(e)s. (…) Les points forts identifiés seront renforcés, les problèmes et les faiblesses relevés donneront lieu a des réponses institutionnelles adaptées.» Une formulation prudente qui laisse suffisamment de marge à la municipalité pour passer à l’acte. Ou pas. D’autant plus, comme le souligne Thierry Apotheloz, que certaines décisions –pour le prix de l’électricité, l’aménagement de certaines routes- relèvent du canton et non de la commune. Le chemin que doit se frayer la voix du peuple pour être entendue est décidément semé d’embûches.

Quoiqu’il en soit, les Verniolans et Verniolanes ont deux semaines pour retourner le questionnaire. Les résultats de la consultation seront dévoilés début 2010. Et les applications concrètes ? A suivre…

 

 


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