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« Toute démocratie a besoin d’un peu de populisme »

Mardi 08/03/2011 | Post� par Luca Di Stefano

Professeur de sociologie à l’Université de Genève, le professeur Sandro Cattacin livre sa définition du terme populisme. Il analyse la montée du Mouvement Citoyen Genevois (MCG) au niveau local, ses limites et les raisons du vote de protestation

Sandro Cattacin, professeur au Département de Sociologie de l'Université de Genève
Le mot est sur toutes les lèvres, dans tous les journaux. Le populisme gagne du terrain, il est une vague qui envahit le débat public et récupère les votes des déçus, aussi bien de droite que de gauche. Mais comment peut-on définir le populisme ?
N’est-il pas un fourre-tout où se mélangent attaques contre les étrangers, révolte face aux élites, lois liberticides?
Et la problématique atteint le niveau local. Vernier est à l’heure actuelle la seule commune dont l’un des membres de l’exécutif est issu du Mouvement Citoyen Genevois. Faut-il y voir l’émergence d’un populisme de proximité ? Sandro Cattacin a répondu à nos questions.

L’Europe vit-elle un virage populiste ?

Cette question est posée depuis plus de trente ans environ. Mais n’est-il pas normal qu’un système politique, quelle que soit son orientation, ait une composante populiste ? En d’autres termes, il y a toujours du populisme lorsque l’on recherche l’approbation des électeurs. Maintenant la question est de savoir s’il y en a trop. Et cela renvoie à la qualité de l’espace public. Les populistes d’aujourd’hui maîtrisent les médias, ils occupent trop de place dans le débat public. C’est leur agenda qui s’impose dans les débats. Le risque est celui de basculer dans un système où l’espace public ne rempli plus sa fonction démocratique.

Comment définir le populisme ? Quelles sont ses composantes ?
Il y a de nombreuses dimensions, mais le populisme est avant tout représenté par une figure charismatique, une personnalité qui occupe les débats. Mais ceci peut naître dans tous les partis, je rappelle que Mussolini était issu d’un parti socialiste et Haider d’un parti libéral.
Il y a ensuite une stratégie argumentative clairement anti-intellectualiste. L’argumentation se base sur le sens commun et la simplification, ce qui rend ces courants immédiatement compréhensibles. Et ça plaît. Dans tout populisme il y a en outre l’idée que le peuple, au singulier, est déterminant. Tout ce qui est différent n’appartient pas au peuple et en découle une dramatique imposition d’une vision bipolaire de la société : le peuple d’un côté, les autres, les ennemis, les Nestbeschmutzer (ndlr: ceux qui crachent dans la soupe) de l’autre. Finalement, ce qui est commun à tous les populismes, c’est l’utilisation du Peuple et de la Patrie comme arguments. Derrière cette conception, il y a l’idée d’autonomie, d’isolationnisme, voilà pourquoi les partis populistes proposent sans cesse de sortir d’engagements internationaux.

Historiquement, est-ce que l’émergence de partis populistes est à mettre en relation avec la crise économique ?

Absolument. Mais la crise économique est quelque chose de trop précis et restreint. Je parlerais plutôt de crise tout court, de désorientation. L’économie suisse se porte bien, nous ne sommes pas en crise. En revanche, les valeurs suisses sont ébranlées. Cela a débuté dans les années 1980 avec les critiques liées à la position de la Suisse durant la guerre mondiale, les fonds en déshérence puis aujourd’hui avec le thème de l’asile et le mythe de la terre d’accueil. Le peuple est soumis à une remise en question de ses fondamentaux et l’image de supériorité et de perfection de la Suisse est sous pression. Souvenez-vous de cet artiste qui affirmait que «la Suisse n'existe pas» en 1996. Ce ne sont donc pas simplement les questions économiques qui ébranlent un pays, mais sa quête d’orientation.


Plus près de chez nous, à Genève, est-il correct de qualifier le MCG de populiste ?
Je dirais que non, car je ne vois pas de leader charismatique qui occupe les débats. Le MCG ne semble pas avoir le personnel politique capable de gouverner. Par ailleurs, Genève est un lieu particulier. La population vote peu et se désintéresse des affaires publiques. Le vote pour le MCG est une réaction typiquement genevoise d’une population restreinte qui réagit face à ce qui est vécu comme mauvaise gouvernance des dernières années.

A Genève, plusieurs partis populistes (Vigilance par exemple) ont existé avant de disparaître. Est-ce que, de manière analogue, le succès du MCG est passager ?
Je pense, oui. Le MCG est un parti local, il ne jouit d’aucun soutien ni de coalition pour devenir national. Ils sont trop peu nombreux pour tenir sur le long terme. Ils profitent des votes de protestation, mais ils manquent de vision et de leader charismatique. Le MCG n’aura jamais la force de frappe d’un parti comme l’UDC. Et ils ne pourront jamais s’y allier parce qu’ils sont étatistes, contrairement à l’UDC et à son populisme empreint de libéralisme économique.

Eric Stauffer n’est-il pas ce leader charismatique ?
J’ai l’impression qu’il n’a pas la force d’un Blocher ou d’un Bignasca. Au Tessin, Bignasca fait du bruit parce son parti (ndlr : La Lega) a repris le nom d’un grand parti italien et profite de son succès. Le MCG opère au niveau local où la gestion des problématiques est très technique, terre-à-terre. En quelque sorte, le MCG est dans le mauvais film. Ils veulent fermer les frontières aux frontaliers, mais ce n’est pas à Genève que ceci se discute, ce sont des accords bilatéraux d’envergure nationale. Alors quand ils se retrouvent face à des questions du type : comment améliorer la qualité de vie aux Avanchets, ils vont mentionner les fait divers et montrer leurs limites.

Peut-on expliquer la montée du MCG par le relatif déclin des partis traditionnels ?

Il est clair que les partis traditionnels souffrent du discours national UDC et qu’ils subissent un dénigrement au niveau local. Selon moi, le local doit se réinventer, dépasser les clivages traditionnels en créant de nouvelles coalitions. Mais je le répète, Genève est une ville particulière, elle est la lanterne rouge en matière de vie associative, de dons et de bénévolat. On s’implique peu à Genève, mais c’est un désintérêt intéressé, parce qu’on ne veut pas que ça change.

Vernier fait partie des communes les plus touchées par le chômage. C’est également la commune où le MCG rencontre le plus de succès. Faut-il y voir un lien direct ?

Non, parce que le chômage touche principalement les étrangers et ce ne sont pas eux qui votent. Le succès des discours populistes puise son approbation dans la frustration de ces Suisses qui vivent dans les agglomérations et qui ne peuvent pas se permettre un bel appartement du centre-ville ou une maison à la campagne. Mais ces votes en faveur de la fermeté sont anomiques : le boulevard Carl-Vogt est bien plus dangereux que les Avanchets en réalité, or c’est dans les agglomérations que le sentiment d’insécurité est le plus diffus.

Finalement, un populisme est-il forcément négatif ? N’est-ce pas une occasion de rapprocher les dirigeants des préoccupations de la population ?

Toutes les démocraties ont besoin d’un peu de populisme. Les leaders doivent savoir créer du sens commun, tout en évitant les simplifications. A Genève, la caste qui gouverne a trop longtemps adopté l’attitude du Roi Soleil en jouant la distance. Alors si le MCG remet les gens dans la rue, tant mieux. Le populisme peut se rendre utile en réveillant les autres partis et en les contraignant à se rapprocher des gens. C’est le propre de la démocratie, elle se renforce par ses faiblesses et se renouvelle par la critique.


Pour en savoir plus sur la question du populisme en Suisse et en Europe :

http://www.rtbf.be/info/societe/europe/vagues-populistes-en-europe-286713




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Luca Di Stefano -

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