Vernier Bondy Blog Dakar Bondy Blog Vernier Bondy Blog Lausanne Bondy Blog Business Bondy Blog Bondy Blog Lyon Bondy Blog Marseille Bondy Blog

Petite note pour grand froid, épisode 2

Mercredi 15/02/2012 | Post� par Aude

Un motif pour l’espace public

 A ma famille, à Ruth

Partir sur le terrain, pleine d’illusions puisque mon appareil photo est resté en ville, dans une poche quelconque. Courir après un bus et l’avenir car le transport public c’est l’avenir ! Rater ce bus et attendre le suivant au nouvel « aménagement » à l’arrêt bien nommé « Bel-Air ». Rester en plein vent par la bise glaciale qui arrive du lac pour tester, de jour, le nouvel horaire-vacances lié à la modernisation du réseau des Transports publics genevois. Précaution utile car mardi soir j’avais tenté le trajet Malagnou-Les Libellules effectué finalement à pied et sans doute plus vite même qu’en taxi. Dans cette ville embouteillée, la circulation était pourtant « redevenue normale» annonçait la police de la circulation.

Oui, courir, pour se ne pas geler: plus d’une heure de marche par -7° pour échapper aux bouchons. Gagner un ou deux arrêts en se réchauffant pour 500 mètres dans un bus ayant pour terminus ‘Vernier-Village’ ou ‘Aéroport’. Mon but s’est rapproché en grimpant dans le 9, direction ‘Tours du Lignon’. Pour éviter de zigzaguer dans le noir descendue à l’arrêt ‘Pont-Butin’ : « C’est où Les Libellules ? » , « Aucune idée… » m’a-t-on répondu (froidement) et chacun de s’enfoncer un peu plus dans ce silence noir et glacé, son mutisme.

Je râle intérieurement comme les Genevois - dont je suis - car auparavant, je prenais un bus devant chez moi et descendais à l’arrêt ‘Usine à Gaz’ aux Libellules. La banlieue s’éloigne, surtout dans la nuit et le froid.

Mais c’est samedi matin, cette fois. Je désirais écrire une note sur les zones industrielles avec photo frappante qui démontrerait, une fois de plus, que les citernes déparent le paysage ; illustrer le slogan «
Vernier-poubelle » utilisé par beaucoup d’élus. Ce slogan dramatise encore un peu plus notre quotidien comme, ces jours, une grève de la faim promise pour attirer l’attention sur la sécurité du secteur dévolu aux pétroliers. La Suisse et Vernier reliés au monde par le pipe-line arrivant de Marseille, comme un ombilic. Je bénis pourtant ce paysage suburbain car il me fait écrire. Je descends du bus avec deux autres passagers transis et me remémore quelques bribes sur « L’invention du paysage » ou relis le soir une critique autour de l’esthétisation grandissante de notre vie quotidienne. Mais mes idées gèlent et je me dirige là où la porte reste plus souvent ouverte qu’ailleurs: un grand magasin (géant, même). En marge de mes idées il faudra que j’achète quelques chaises, plutôt bon marché, à installer – en toute sécurité - dans l’espace public pour un projet de nature artistique.

Je vais tester les qualités de ma motivation. D’abord surtout, s’engouffrer au chaud, confort moderne oblige. Dans la porte-tourniquet déjà, sont disposées habilement des boîtes de rangement : ranger, ranger, mon but aussi, mais je vise le bar et fais la queue au milieu des familles, une vraie journée de vacances. Tout de suite, je teste le café à volonté pour 1.- et pense « ce serait un bon coin pour des SDF »… bien que seule, dans ma tête j’entends illico: « Tu penses toujours au mauvais côté des choses… » ou encore « De quoi te plains-tu, c’est pire dans le tiers-monde… ». Je me contente donc de me resservir et ouvre l’ouvrage attendu plusieurs semaines à la bibliothèque tout en observant du coin de l’œil les effets mille fois décrits de la mondialisation : l’agitation très sonore d’une famille indienne au mieux de sa forme. Un léger vertige me prend en parcourant l’introduction de Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif de l’américain Fredric Jameson. Il me semble y lire ce que je vois devant moi. Lui a le droit d’écrire, d’être lu et commenté, quant à moi on me dit plutôt généralement de me taire. Non, je dois fermer ce livre rassurant, tester des chaises et comprimer mon budget et pour tout accompagnement théorique penser aux adages péremptoires (suisses et aigres) mille fois entendus et qui sapent la motivation : « Il n’y a pas d’argent pour la culture », « D’ailleurs l’art ne sert à rien », « Tu ne crois tout de même pas devenir un grand artiste… ». Ou encore « Vous coûtez trop cher… », « D’ailleurs les femmes sont faites pour les soins du corps… » qui seraient un vaste programme d’incitation à ne rien faire malgré l’article de la
Constitution nous promettant l’égalité ou encore la liberté de l’art, la liberté de circuler, la liberté d’expression ou l’accès prétendument égal pour tous à ceci ou cela.

Aujourd’hui, à bas la réflexion, il s’agit de suivre le flux des clients et se saisir d’un catalogue à la volée tout en sautant sur l’escalier roulant. Il faut arriver dans l'espace qui va nous faire « découvrir notre goût »… je tâte le plastique d’un tabouret à 7.- et déjà je teste sur écran les logiciels 3D pour coin cuisine, celle de nos rêves, rutilante, toujours rangée et éternellement neuve. Je peux inspecter sous toutes les coutures chaises, bancs, tables à faire glisser sans bruit sur un plan virtuel et j’enregistre mes désirs agrémentés du prix total des installations de mon choix. Ceci accompli, je teste aussi les ticket numérotés pour avoir le droit de poser mes questions au spécialiste pour les facilités de paiement et la disponibilité des articles. Après, le parcours est quasi-obligé ; même des flèches lumineuses nous indiquent comment serpenter autour des meubles, tissus, des tapis à long poils ou des jouets, mais je trouve un raccourci.

J’entre alors dans la cafétéria bondée et à défaut de pouvoir manger, je m’installe devant un ordinateur qui m’incite : « Besoin d’aide? Demande à Anna! ». Le petit personnage me sourit sur l’écran et je lis qu’elle va répondre à mes questions sur les produits et services. Je lui demande comme je l’ai fait au rayon cuisine : « Est-ce que vous feriez une remise pour une association à but non lucratif, oeuvrant pour la culture pour tous, sur la commune ? ». Dans la lucarne, tout sourire, Anna très animée m’envoie un texte du genre: « Le paiement échelonné sans frais à taux nul …. », si je me souviens bien. Je tourne autrement mes phrases à plusieurs reprises et Anna répond qu’elle ne me comprends pas ou que les meubles commandés me seront livrés dans un délai de X jours. Par contre elle comprend « au revoir » et me souhaite de revenir bientôt. Je lui réponds que je pensais qu’elle était une vraie personne et non un être virtuel comme
Ann Lee , des artistes Pierre Huygue et Philippe Pareno. J’imaginais Anna dans un bureau marketing pour toute la Suisse romande. Elle aurait été aux petits soins des clients, et non sans qualités comme l'héroïne des industries créatives japonaises, que l'on vend avec son copyright ainsi que l'animation « clé en main », une sorte de kit de montage pour film comme un kit pour cuisine: rêve prêt à l’emploi.

Pour me faciliter la tâche, je fantasme sur un concept de kits de rêve en 3D pour artistes. Par exemple, un
ready-made de série, clé en main avec mode d’emploi inventé par un Marcel Duchamp  du XXIe siècle. Mais en attendant il me faut acheter une chaise réelle comme ready-made à placer non dans ma cuisine mais dans un endroit inattendu au sein d’un espace public. Et encore customiser cette chaise. Soit, un ready-made-chaise customisé ou une chaise customisée comme ready-made. That is the question. Oui c’est cela : penser pour les non-publics de l’art contemporain (qui ne sert à rien) un ready-made customisé. A quoi bon ? Pour l’amour de l’art, des publics et la démocratisation de la culture ? Oui, que par amour, oui. Et comme Aubervilliers en banlieue parisienne, Vernier pourrait inventer un système de mesure de l'Indice de Tendresse collective …  je rêve. A quoi bon de l’art d’ailleurs? « Il n’y a pas d’argent … », la vieille rengaine.

Pour comprendre tout cela (le conservatisme ?) comme me le conseille un cousin « je devrais (peut-être) aller chez le psy », pour me comprendre moi-même… ? A mon humble avis et pour la motivation, le plus important est que cette chaise coûte environ 59,60, qu’il n’y aura pas de remise, comme le dit Anna dans sa lucarne, et que mon budget privé ou associatif en sera débité d’autant. Car comme dit l’adage : « Pas d’argent, pas de (culture) suisse » !

Je n’en sais pas plus, mais je dois choisir ‘le style’ de cette chaise, qui doit tenir le coup sous la pluie, n’être ni trop haute pour les enfants, ni trop basse pour les aînés. Autre question, est-ce qu’une installation artistique sécurisée devrait être accessible aux personnes à mobilité réduite comme les bus, et dans le froid ? En fait beaucoup de chaises m’ont plues, je repars avec le catalogue (Tu vois bien… la Suisse n’est pas si mal…). Ouais... L’art comme jeu d’enfant, « Pensez plutôt aux choses sérieuses » mais pas si simple. Pour comprendre ce problème de chaise, j’ai besoin de lire sur le capitalisme avancé, oui, cela me motive mais ce sera pour demain. Aujourd’hui, je rentre en bus car c’est l’avenir.

A suivre...

Mots-clés : , , , , ,

Aude -

Commenter l'article   /   Share Partager l'article