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Notre Père en roulant les « r »

Dimanche 27/02/2011 | Post� par Luca Di Stefano

La chronique démarre au cimetière



Ils étaient près de deux cents à l’enterrement. Tous italiens du sud, originaires du même village, des immigrés arrivés en Suisse au début des années ’60.

Alors que les différentes familles se saluent et adressent leurs condoléances aux proches du défunt, l’un d’eux nous dit : « avant on se voyait aux mariages, maintenant c’est aux enterrements ». Il n’a pas tort. Les années ont passé, les visages se font de plus en plus burinés, les cheveux tombent. Certains ne sont plus là et Giuseppe les a rejoints. Même le chanteur de la bande n’a plus la vigueur d’antan. Son nom de scène était Natale Felice, à savoir Joyeux Noël. Va savoir pourquoi. Il a désormais troqué son synthétiseur contre un sonotone. Son groupe, Top Cinque, faisait danser toute la communauté sicilienne sur les chansons populaires. Natale peine désormais à répéter les litanies en rythme avec le reste des fidèles. Il ne reste quasiment plus rien de ses cheveux bouclés qui jadis se balançaient sur sa nuque alors qu’il interprétait les tubes de Toto Cutugno

Pourquoi commencer cette expérience journalistique par un enterrement ? Alors que le prêtre maltraite l’accent tonique du nom du défunt et que l’assistance murmure le Notre Père en roulant les « r », une question me vient à l’esprit. Parmi toutes celles et ceux ici présents, combien s’imaginaient être encore en Suisse en 2011 ? Combien pensaient que, plus de 50 ans après avoir quitté leur Sicile natale, leur vie serait ici et pas là-bas ?

Cette question m’obsède. S’il y a une vérité qui m’a sans cesse été répétée par ma famille, c’est bien celle-ci : on ne venait jamais pour rester. L’intention des migrants était de surmonter une crise que l’on croyait passagère. Travailler quelques mois, éponger ses dettes et rentrer. Un retour au village qui devait être triomphal. On allait montrer ce qu’on avait gagné. La maison construite à distance, l’Alfa Romeo. Les femmes, elles, allaient enfin pouvoir se montrer avec les cheveux coupés, tandis que celles qui étaient restées au village se contentaient de longues tignasses austèrement attachées.

Ces dizaines d’Italiens présents dans la chapelle de Saint-Georges renforcent en moi l’idée qu’entre les intentions et la réalité, il y a parfois un monde. Sans doute mourront-ils tous ici, sur cette terre parfois hostile qui les accueillait avec un message clair : vous ne resterez pas.

Comme les saisons, les travailleurs passent. Durant près de 60 ans, le régime des saisonniers permettait aux travailleurs étrangers de ne séjourner que neuf mois en Suisse par année, imposant à chacun d’entre eux un retour au pays pour les trois derniers mois de l’année. Pas de femme, pas d’enfant, la Suisse avait conçu un statut et une existence exclusivement basés sur les besoins en termes de main d’œuvre. On ne voulait pas de nouveaux résidents, mais juste des travailleurs temporaires. Encore une fois, entre les intentions et la réalité, il y a un monde, car un demi-siècle plus tard, les termes de « secondos » et « secondas » ont même envahi l’administration.

Je repense alors à ces histoires que me racontait mon grand-père. Les visites sanitaires à la douane, les subterfuges pour ramener ses filles et la nécessité de se faire le plus discret possible. Lui aussi restait convaincu qu’il rentrerait chez lui. En même temps qu’il se disait « bientôt on rentrera », il voyait ses filles grandir. A tel point qu’elles commençaient à se charger de sa paperasse et de traduire les diagnostics du médecin. Sous son regard sévère, impuissant, elles allaient commencer à mettre des pantalons. Plus elles grandissaient, plus le retour au pays devenait illusoire pour ces parents déracinés. Un jour, ses filles - nées en Italie mais éduquées en Suisse - allaient se marier et avoir des enfants. Le retour au pays était définitivement un projet chimérique. Une sorte de fatalité que la grande majorité des immigrés en provenance d’Italie du Sud a épousée. Les Siciliens répondent souvent à la question « comment ça va ? » par un « ca simu». Littéralement, cette phrase signifie « on est là », mais elle est prononcée avec alanguissement, comme pour dire « on est ici et pas ailleurs, qu’est ce que ça change ? ». 

Parmi ces hommes et ces femmes qui peinent encore à se sentir chez eux après plus de 50 ans de vie en Suisse, combien imaginaient que leurs enfants auraient un passeport rouge à croix blanche ? Ces enfants, aujourd’hui adultes, sont-ils suisses ou étrangers ?

La question est donc là, c’est celle de l’identité. Si elle définit la perception que l’on a de soi-même, l’identité se construit principalement dans le rapport à l’autre. Est-ce une conséquence de l’incertitude économique, reste que les choix des électeurs verniolans se dirigent vers des programmes qui font campagne en dressant des barrières. Comment une zone urbaine qui s’est construite, et qui se construit aujourd’hui encore grâce en grande partie à l’apport de travailleurs étrangers, est devenue un terreau privilégié pour un parti populiste ?

Cela fait beaucoup de points d’interrogation. Mais peut-on s’aventurer sur un terrain si nébuleux avec des certitudes ? 



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Luca Di Stefano -

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Réactions des internautes

La pipelette du pipeline
Dimanche 27 Février 2011, 22:52
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 Oui, c'est vrai. J'ai rencontré par exmple, dans une autre vie, d'anciens ouvriers qui travaillaient sur le chantier du barrage du Mattmark en Valais (1965), quand la montagne s'est écroulée sur des baraquements.
Ils disaient que certaines victimes de la tragédie n'avaient pas reçu de permis de travail et que leurs employeurs avaient renvoyé leurs corps en Italie, comme ça, dans des caisses, sans plus de cérénonie. Je ne sais pas si on touve de l'information sur ces cas-là.
J'ai aussi connu d'autres saisonniers accompagnés de leurs femmes et enfants non déclarés. Ellles allaient se cacher dans les champs de blé quand la police débarquait, et mentaient à leurs enfants: "c'est un jeu de cache-cache".
Je ne sais pas si nous avons changé. (?)  

Archives de la TSR: http://bit.ly/hobiMp
et aussi par hasard, 
Swissinfo.ch (je meurre!) l'article «Interdit aux chiens et aux Italiens»  http://bit.ly/bnmndA 

En plus on voit qu' à Vernier on a toujours ces baraquements qui devaient disparaître, on nous l'a toujours dit. 

Ciaò e grazie 
La pipelette 


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