La fable du banc et de la chaise
Mercredi 15/12/2010 | Post� par SD
Un texte d'Edouard Mancini, habitant des Avanchets
Citoyen belge, installé en Suisse depuis 1961, Edouard Mancini est arrivé aux Avanchets en 1977. Il y habite encore.
Il nous avait proposé précédemment une fable sur la création de la Cité Avanchets. La fable du jour est une méditation sur le temps qui passe et les honneurs illusoires.
Edouard Mancini est coordinateur dans le groupe projets du Contrat de quartier des Avanchets. Il est aussi membre du comité scientifique du Bureau international de la Paix (BIP) Italie et vice-président de l'université Cassin à Nice.
Il était un vieux banc, le dossier tout griffé,
le verni détaché, les pieds vermoulus,
On l’avait relégué tout au fond d’un grenier
et plus jamais personne ne s’asseyait dessus.
Il avait parfois d’agréables visites un peu à son insu:
un grand duc, des hulottes et même des chauves-souris
Qui allaient et venaient pour aller au marché qui s’ouvrait toutes les nuits,
Tout ce petit monde bougeait, sauf lui qui était enchaîné in situ.
Comme elles étaient longues ces nuits, dans ce grenier encombré,
L’hiver c’était la Sibérie et l’été apportait ses quarante degrés.
Quel contraste avec la rutilante cuisine où il était avant, il était bien persuadé,
Que son avenir passerait obligatoirement par les flammes du bûcher.
Les jours, les semaines s’écoulaient monotones puis un matin, c’était vendredi treize,
La porte du grenier s’ouvrit et l’on vint près de lui déposer une chaise.
Surpris d’abord mais aussi très curieux il la regarda à son aise, lentement.
C’était une belle chaise couverte de tapisseries, avec une taille très fine et un profil avenant.
Ceci l’interpellait parce que de toute sa vie de banc,
Il n’avait jamais vu un siège aussi élégant,
Et pourquoi venait-on de la mettre près de lui
Dans cet endroit sordide où elle aurait peur la nuit ?
Etait-ce une punition, un rejet qui faisait qu’elle avait le statut de rebut ?
Il crut même un moment entendre qu’elle gémissait ou qu’elle pleurait.
Le banc se tenait coi, il attendait la nuit pour voir le résultat et l’effet que ferait,
Sur la chaise inconnue les oiseaux nocturnes qu’elle n’avait jamais vus.
Ce fut une chauve-souris qui arriva la première,
elle fut un peu surprise par la belle étrangère,
En fit quatre fois le tour usant de ses repères,
Puis s’en alla rejoindre dehors ses congénères.
Tout cela s’était passé très vite et la belle chaise n’avait pas compris
Ce que c’était ce monstre avec des ailes d’oiseaux et un corps de souris.
L’inquiétude du banc s’estompa quelque peu,
La chaise n’avait pas bronché face à son premier feu.
Il en était là dans ses réflexions lorsque la chaise l’interpella et lui dit :
« dites mon ami, où sommes-nous ici, est-ce votre demeure où se passe votre vie ? »
Surpris par ces paroles, vite il chercha des mots qu’il répéta tout bas puis,
avec un aplomb qu’il ne se connaissait pas, il répondit :
« Madame, je suis ici en attendant les flammes, autre avenir pour moi il n’y en aura pas ! »
A son grand étonnement, la chaise ne broncha pas, la gravité de la phrase ne la concernait pas.
Maintenant que la nuit s’avançait, un lourd silence régnait sur le grenier,
l’arrivée du grand-duc y apporta le bruit, il allait comme chaque soir commencer son dîner,
Lui aussi par la chaise fut également surpris,
Pour déguster sa proie il prit place sur le banc, son ami.
Il regardait la chaise et se demandait à quoi pouvait bien servir
Ce ridicule objet, une chose avec quatre pattes qui ne pouvait courir ?
Le reste de la nuit n’apporta pas de réponses aux questions et à l’aube qui suivit,
Le grand-duc s’endormit bientôt imités par les chauves-souris.
A nouveau face à face les deux sièges différents ne savaient que se dire et avaient mal dormi,
Il fallait cependant que quelque chose se passe et ce fut la chaise qui tout à coup lui dit :
« Comme tu es grand, tu ressembles à un lit, use-t-on de toi couché, à genou ou assis ?
Tu es tout en bois sans nulle tapisserie et ton dossier ressemble à une porte d’écurie »
Cette remarque le vexa et sans chercher ses mots,
il répondit dans un style qu’aurait apprécié Mirabeau :
« Sachez Madame, qu’avant d’être aujourd’hui ici devant vous,
J’étais affecté aux cuisines du même château que vous.
Maître queux et marmitons une fois la braise réduite
venaient se reposer sur moi, en attendant la suite,
Pas de coussins pour eux mais le parfum du chêne
Pour les récompenser d’une longue journée de peine. »
« Ainsi, reprit-elle, tu étais un valet
c’est la raison pour laquelle je ne te connaissais ;
laisse-moi te dire à mon tour qui j’étais jusqu’à hier,
avant d’être enfermée dans ce grenier austère.
Je suis née d’une famille d’Acajou, éduquée et formée dans les meilleures écoles,
habillée chez Gobelins et dorée à la feuille.
Je fus offerte, avec d’autres amies, à Madame la duchesse Marie-Nicole,
lors de son riche mariage avec Monsieur le duc de Vaudreuil.
Il y a quelques mois, la duchesse s’éteignit après seulement trente-deux ans de vie,
L’étiquette voulait que les choses qui lui appartenaient soient rendues à sa famille
Et l’on m’oublia, pourquoi ?
Puis un jour le duc me voyant encore dans le salon d’apparat
Et ne voulant plus rien voir qui ne s’appareilla,
A dit à un valet emportez-moi cette chaise et voilà pourquoi je me retrouve là »
Après ces précisions, elle ne parla plus guère,
Elle gardait ses distances, son rang, les convenances et les bonnes manières.
Il en fut ainsi dans les jours qui suivirent, elle grommela seulement pour maudire les oiseaux
qui, en la survolant, laissaient choir quelques fientes sur ses Gobelins qui étaient encore beaux.
Par un beau matin, c’était en plein hiver, deux robustes valets vinrent pour les emporter,
La chaise fut mise sur le banc et ce contact physique l’humilia, lui fit un choc ;
Mélanger ainsi un valet et une dame de sa condition, quelle horreur, quelle époque !
Après un court trajet parmi les dépendances, ils arrivèrent enfin à l’énorme bûcher,
Furent réduits en morceaux pour servir dans le four du valet panetier.
Finies les distinctions, les belles manières, tenir son rang,
« l’égalité » régnait dans le foyer ardent,
où se doreraient les pains et les brioches au lait,
qui garniraient la table du duc, mais pas celle des valets.
« Egalité - pain – brioche » l’histoire a retenu ces mots attribués,
A Marie Antoinette, Reine de France, emprisonnée puis décapitée.
Ils furent les embryons des événements d’un quatorze juillet
qui ajoutèrent ensuite, au mot « égalité » , ceux de « Liberté » et de « Fraternité » .
Le banc c’était le peuple, la solidarité ;
La chaise la Noblesse , l’individualité.
Dans le château du duc de Vaudreuil, plus de banc ni de chaise,
Tout est à l’abandon depuis quatre-vingt-treize,
Seul le grenier est encore habité par les grands-ducs, oiseaux de noble lignée,
Dont un ancêtre connu jadis, le banc vermoulu et la chaise dorée.
Nice, le 15.09.2006
SD -
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Par bricoltrain