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Dans le sillon des correspondants de nuit

Vendredi 01/04/2011 | Post� par SD & Luca Di Stefano

Depuis le 1er mars, des médiateurs arpentent les Avanchets, Balexert et Châtelaine. Nous les avons suivis une nuit durant. Reportage.

Ils sont médiateurs, enseignants ou travailleurs sociaux de formation. Ils ont aussi connu d’autres univers professionnels. Certains voulaient en changer, pour se sentir utiles. Désormais, ils marchent. Environ six heures par nuit. 500 km par mois. Les chaussures robustes de Tatiana comme un indice. Leur chemin se perd dans les méandres des quartiers de Châtelaine, Balexert ou des Avanchets.

La mission des correspondants de nuit s’inscrit principalement dans la médiation de conflits et leur prévention face aux dégradations et autres incivilités. Atteignables sur un numéro gratuit aisément mémorisable pour les habitants des quartiers concernés – 0800 12 19 20 – les cinq médiateurs, trois femmes et deux hommes -ils travaillent toujours en binômes- interviennent théoriquement en cas de conflits de voisinage, entre 18h et 2h du matin. Mais leur champ d’intervention peut être aussi vaste qu’imprévu. Nous en aurons un exemple un peu plus tard.

Première frayeur. Lorsque nous arrivons sur le lieu de rendez-vous, l’un des deux QG des correspondants, nous décidons de composer le fameux numéro. Aucune réponse. Dix secondes s’écoulent, pas même le temps d’imaginer que le projet est une imposture : on nous rappelle. Tatiana et Alexis nous reçoivent, grand sourire, gilet multipoches bleu marine sur le dos, prêts à se mettre en route. Il est presque 22h30. Direction les Avanchets pour la deuxième tournée de la nuit.

22h15. Nous nous mettons en route. Les rues sont désertes

 Une approche spécifique
 

Alors que nous nous lançons dans une fraîche balade nocturne dans les rues désertes, nous questionnons : pourquoi ce terme de « correspondants » ? Alexis et Tatiana, tous deux médiateurs de formation, nous éclairent : « Ici, la médiation est particulière, elle se fait dans un cadre moins rigide. Lors d’une médiation classique, le cadre déontologique n’est pas le même puisque nous avons affaire à des personnes qui font appel à nous. Ici nous intervenons parfois afin de provoquer une discussion. » Par ailleurs, le terme de médiateur est déjà employé aux Libellules où un autre projet pilote amène des habitants du quartier à intervenir bénévolement en cas de conflit de voisinage.

 

La tâche des correspondants de nuit est spécifique. Les cinq acteurs principaux du projet reçoivent d’ailleurs une formation spéciale supplémentaire, sous la houlette de Samuel Périard. Elle se terminera à la mi-avril. Ensuite, l’expérience de terrain sera la meilleure conseillère.

Nous poursuivons notre chemin, d’un pas de sénateur. La conversation ne tarit pas. L’enthousiasme des correspondants est palpable. Et contagieux. De rares passants promènent leur chien. Ils nous saluent avec bienveillance. Nous traversons quelques chemins sombres, des souterrains peu accueillants, longeons des parkings sinistres. Tout est calme. En pénétrant dans les Avanchets, il n’y a guère plus de mouvement. La cité est endormie, ou presque. Deux jeunes discutent bruyamment sous les fenêtres, deux petits haut-parleurs de mauvaise qualité crachotent un rythme chaloupé. Nous nous approchons d’eux. Alexis se présente, mais ne hausse pas le ton. Pour l’entendre les jeunes sont obligés d’éteindre la musique. 1-0. Puis, au lieu de leur faire une remarque, Alexis poursuit en expliquant la mission des correspondants, au service de la population, à leur service donc. « Ah ouais, vous êtes là pour nous protéger aussi quoi. Si on a un problème on vous appelle alors. » Voilà ces jeunes avenants et à l’écoute. Le dialogue a fonctionné. CQFD.

 
 
"Vous n’auriez pas des médicaments ?"
 

L’écoute, c’est sans doute ce dont a besoin cette femme rencontrée un peu plus loin dans les coursives des Avanchets. Après que Tatiana et Alexis se sont présentés, elle demande : « vous n’auriez pas des médicaments par hasard ? ». Evidemment, non. Mais cette femme, qui se dit angoissée, trouve là quatre oreilles attentives. Elle devient volubile : les maris qui se sont succédés, les enfants dont bon nombre ont leur mère en disgrâce, le studio qu’elle désire quitter au plus vite. Le bruit des enfants, les intimidations qu’elle subirait. « Nous viendrons leur parler » promet Tatiana. Et il y a même une caresse pour le petit chien de cette habitante tourmentée qui remontera chez elle en lâchant : « La famille c’est la merde, mais ça m’a fait plaisir de vous parler ».

Une habitante des Avanchets avait besoin de se confier

 

La randonnée contre l’insécurité se poursuit. Cette nuit n’aura pas son lot de situations critiques. «Mais notre travail est de longue haleine », analyse avec conviction Alexis, « nous devons créer du lien et tester des réponses qui n’ont pas été testées jusque là ». Ainsi, les correspondants effectuent un suivi des diverses situations qu’ils ont eu à traiter en s’assurant par exemple qu’un conflit de voisinage a été durablement résolu. Autre priorité, la lutte contre l’insalubrité. Lorsqu’un débarras sauvage est repéré, les correspondants établissent un rapport qui sera transmis aux services appropriés.

 

Il est bientôt 2 heures du matin. Après être passée devant les lieux cultes de la nuisance sonore – les escaliers de l’Eglise Pie X, l’Eclipse et la terrasse du Paradox-, s’être présentée aux derniers noctambules et avoir inspecté les terrains vagues célèbres pour leurs seringues abandonnées, la tournée se conclut. A mesure des kilomètres avalés, les mains se sont progressivement refroidies, la fatigue se lit sur les visages, mais la conviction que l’expérience portera ses fruits reste intacte. Malgré un physique qui pourrait en dissuader plus d’un, Alexis résume son activité à une sorte de non-violence persévérante : «  On est pas là pour bousculer, si les gens ne veulent pas, on n’insiste pas et on reviendra un autre jour ». Car c’est dans trois ans que se mesureront les véritables résultats de l’opération. Alors, suivant l’issue, la pratique pourrait être étendue aux autres quartiers de la commune.

Les zones sombres sont balayées par le faisceau d'une lampe de poche

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Commentaire :

Alternative au tout sécuritaire, pari sur l’avenir, réponse par le lien et le dialogue au sentiment d’insécurité, l’initiative des Correspondants de nuit s’inscrit contre une approche spectaculaire de la sécurité. Fruit d’une réflexion d’un an et demi, menée de concert par le Service de l'action sociale et des solidarités, le Service de la jeunesse et de l’emploi et la Police municipale, l’initiative s’est inspirée d’exemples français, notamment ceux d’Annemasse ou deVaulx-en-Velin, une banlieue proche de Lyon. Elle coûtera 750000 francs sur les trois ans initiaux de déploiement, soit 250000 francs par an, « même s’il nous faudrait 370000 francs par an pour que l’opération soit bien ficelée » concède Marko Bandler, le responsable du Service de l'action sociale et des solidarités (SASS). « Nous cherchons donc à compléter notre budget » précise-t-il.

Pour lui, l’efficacité de l’opération relève du bon sens. Et de citer le rapport Diagnostic Local de Sécurité, réalisé en janvier 2008 par la Coginta et le Service des études stratégiques de la Police : « Certains aspects de la vie de quartier, comme la qualité du lien social entre résidents, déploient des effets sur le sentiment d’insécurité indépendamment du niveau objectif de l’insécurité à l’échelle du quartier. Là où dominent le chacun-pour-soi et l’anonymat, le sentiment d’insécurité s’installe durablement. (P. 67) » Il s’agit donc de faire baisser les tensions sociales. « Notre action est complémentaire et pas redondante » explique Marko Bandler. Sa démonstration s’appuie sur les champs d’interventions respectifs des polices cantonales et municipales, et des TSHM ; les correspondants de nuit venant combler un manque en terme d’horaires de couverture et de champ d’intervention.

« Notre approche est différenciée et non uniformée. » Clin d’œil à cette haine de l’uniforme qu’ont certains jeunes. « Pour eux, avoir eu une confrontation violente avec la police peut relever du fait d’armes, de la fierté. Nous ne voulons pas entrer dans cette logique. » Et de pointer du doigt l’opération Figaro, à Genève : « ce formidable déploiement de forces policières n’a fait reculer la criminalité que de 8% ... De toute façon, le taux de criminalité à Vernier est sensiblement le même que celui de Champel » conclut Marko Bandler.

Une façon de mettre fin aux fantasmes. D’aborder les populations dites sensibles grâce à des valeurs qui les touchent : le dialogue et le respect.

Une évaluation interne et externe, diagnostic de départ posé, jugera de l’efficacité du processus. Après un mois, les réactions des habitants se font encourageantes. Pour la suite, il faudra patienter.

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Pour aller plus loin :

Rapport : Diagnostic Local de Sécurité

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Reportages connexes :

Sur Lemonde.fr

Sur dixhuitinfo.com


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SD & Luca Di Stefano -

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Réactions des internautes

Richim
Vendredi 1 Avril 2011, 10:15
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Excellente initiative
Juste une question: comment on fait pour vérifier que les corresponants travaillent bien jusqu'à deux heures du matin? J'imagine que les tentations pour rentrer plus tôt doivent être grandes.

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bricoltrain
Mardi 5 Avril 2011, 14:50
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Re: Excellente initiative
Une ligne téléphonique a été ouverte pour atteindre les correspondants de nuit, ils peuvent donc être atteints jusqu'à 2h. le contrôle est facile.

Et puis il y a la confiance, valeur qui a tendance à disparaître de nos jours d'accord mais à la différence, c'est que les correspondants de nuits verniolans sont des gens qui croient en ce qu'ils font et s'engagent à le faire avec sérieux et compétence.

Bonne marche !





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