Canal 29, une sacrée histoire
Mercredi 04/05/2011 | Post� par Richard Etienne
La chaîne de télévision verniolane existe depuis 1977. Ce qui en ferait la plus ancienne télévision privée de Suisse. Portrait.
Les locaux de Canal 29 se trouvent au milieu de la cité des Avanchets, entre deux gigantesques barres d’immeubles, au bord de la route. En bas des escaliers, la porte donne sur une minuscule place de jeux. On a l’impression de rentrer dans un abri anti-atomique. A l’intérieur, une odeur de pipe envahit les narines, comme si trente années de tabac avaient imprégné les murs et les meubles en bois.Deux importantes enseignes, jaunes, rondes et traditionnelles, de Cardinal, et un bar confirment l’impression d’un café de gare. Sur les enseignes, sous le nom de la bière fribourgeoise, cinq lettres et deux chiffres: “Canal 29”. “Nous sommes fans de bière et nous avons un ami qui travaille pour Cardinal”, explique Bernard Pattyn, président de l’association. Sont aujourd’hui présents à ses côtés Bernard Boulens et Christiane Fallo, à la régie, les caméramen Frédéric Fallo et Yves. Et trois autres présentateurs: Angela, Eugène et Germaine. Quatre présentateurs en tout. Bernard Pattyn, en plus d’être président, est le présentateur vedette. “En réalité, dit-il, nous sommes tous polyvalents.”
Nous sommes mercredi. Les bénévoles de la chaîne de télévision verniolane tiennent donc l’antenne de 20 à environ 22 heures, comme chaque mercredi depuis le 4 décembre 1991. Mais Canal 29 existe depuis plus longtemps encore: “Nous sommes selon toute vraisemblance la plus ancienne télévision locale de Suisse”, selon Bernard Pattyn. L’association vidéo Avanchet voit le jour en septembre 1975. Deux ans plus tard, la chaîne diffuse ses premières émissions sur le câble. Une nouvelle ordonnance fédérale en 1982 sur les radios et télévisions locales contraint l’association à cesser ses activités temporairement. Avant de reprendre deux ans plus tard et de s’interrompre à nouveau, en 1987, “notre matériel était trop dépassé.” “L’étrange lucarne” se rallume un fameux 4 décembre 1991. Elle ne s’est depuis lors plus jamais éteinte. “Nous avons fêté notre 1000e émission l’année dernière”, se réjouit Bernard Pattyn.
Les émissions de Canal 29 sont présentées en quatre langues. Et on ne parle pas d’allemand, ni d’italien, les langues nationales, mais bien d’anglais, d’espagnol et de ... lingala. Il est 19 heures, ce qui nous laisse une cinquantaine de minutes pour revenir sur la fabuleuse histoire de Canal 29. Car les bénévoles sont déjà prêts, les textes posés, les caméras en place. Le stress qui marque en général les heures précédent le direct est ici inexistant. Je demande: “Vous présentez donc également en lingala?” C’est Frédéric Fallo qui me répond: “C’est sûr, à Vernier presque tous les pays du monde sont représentés et le lingala est une langue très pratiquée en Afrique centrale.” Deux Congolais et Germaine, angolaise, assurent les traductions en direct. “Ce sont eux qui ont proposé de parler en lingala.” La communauté, à Vernier, est importante. Difficile d’y mettre un chiffre. “Je crois que Canal 29 est la seule chaîne en Suisse qui présente en lingala”, note Bernard Pattyn. Peut-être même en Europe et, à part en Afrique, dans le monde.
Sur la table principale, des exemplaires du journal communal ActuVernier. C’est dans ses pages que les bénévoles puisent la plupart de leurs sujets. Derrière, un dessin de ZEP. Le père de Titeuf est passé par là. Sur le mur, des caricatures d’un autre artiste rappellent plusieurs des bénévoles. Lalib est aussi venu. A gauche, une centaine de verres à bière. Tous vides. Certains semblent pouvoir contenir deux bons litres. Un des socles est fondu, ce qui fait pencher la chope comme la tour de Pise. “La pièce maîtresse”, se réjouit Frédéric Fallo. Un verre est signé Servette FC. “La troisième mi-temps.” Dans la pièce d’à côté, des cartons de bière, d’ice-tea, d’eau. Pas étonnant que les téléspectateurs non avertis croient que les émissions sont tournées dans un restaurant. La pièce n’est pas grande, peut-être trente m2, une dizaine d’écrans, des cassettes à foison, des archives, un canard en céramique. Et toujours cette odeur de tabac. J’ai l’impression de visiter un carnotzet, des années avant que les lois anti-fumée n’aient été votées. Peut-être cette vidéo saura-t-elle mieux décrire Canal 29.
Bernard Pattyn et Bernard Boulens se souviennent: “A la fin des années 1970, trois télévisions privées avaient vu le jour en Suisse romande. A Neuchâtel, c’est devenu la RTN. A Renens, mais ça n’a pas duré, faute d’autorisation. Et à Vernier, nous.” Ils continuent: “On a longtemps bénéficié de la redevance, avant que les lois et les ordonnances fédérales ne changent. Elle nous rapportaient 1000 francs par an.” Le reste vient de la commune, des membres qui cotisent, de certains propriétaires. La Loterie romande est également venue aider. Pas besoin de beaucoup plus: “25’000 francs par an, tel est notre budget.” Le logo de la chaîne est une chouette. “Un jour quelqu’un est venu et il a dit que Canal 29, c’était chouette. On en a fait un slogan.”
L’association compte environ 80 membres plus ou moins actifs. Le noyau dur - 5 à 6 personnes - consacre de nombreuses heures par semaine à Canal 29. Il se ressoude chaque mercredi soir et samedi, pour autant de directs. Le reste est rediffusion, bande annonce de nouveaux films et une publicité: celle pour l’agence de sécurité qui leur loue le local. Les passionnés ne sont pas journalistes de métier, mais infirmiers, retraités ou autres. “Je suis dans les télécommunications”, dit Bernard Pattyn. Les bénévoles ont trois caméras. Et ne savent pas trop qui regarde. “On a fait un sondage il y a quelques années, au téléphone. Ça a pris beaucoup de temps et les résultats n’étaient pas fiables.” Depuis trois ans, la chaîne est également présente sur internet. “On a publié des reportages sur Veoh, Youtube, puis sur Viméo et on a un site.” Celui qui clique sur canal29.ch est accueilli par une musique qui évoque en dix secondes sympathiques et bruyantes la tradition des montagnes suisses, deux lapins amoureux et la chouette. On n’y coupe pas, même si on retourne sur le site pour la dixième fois. Le passage sur le numérique, qui a facilité le travail et permis de gagner tellement de temps et de précision, devrait permettre aux bénévoles de voir combien de clics génèrent leurs vidéos, histoire de voir combien de personnes regardent. Ils ne s’en sont vraisemblablement pas trop soucié car ils ne connaissent pas la réponse.
Une télévision d’un autre temps. Voilà à quoi je suis tenté de penser. Puis je me dis que non. La chaîne n’a cessé de s’adapter, 36 ans durant, aux nouvelles ordonnances fédérales, souvent modifiées, aux technologies, en évolution permanente. Aujourd’hui, chaque geste semble si routinier, l’ambiance si sereine. Un bonheur simple se dégage de Canal 29. Son histoire semble prête à continuer, peut-être pour trente autres années. Les bénévoles se soucient du futur. Bernard Pattyn continue: “On pense à la relève, prochain défi.” Non sans oublier l’histoire. Cette histoire qui semble avoir marqué le local de ses cassettes et de son odeur de tabac.
Mots-clés : Canal 29, télévision, média
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Par bricoltrain